mardi 15 avril 2025

Mais cette place est sans issue, je commence à comprendre


Je n'ai jamais assisté à une corrida, ni même à une course camarguaise. J'aime profondément les taureaux et les animaux plus généralement. Pourtant, quelque chose m'attire dans ce duel. Je n'ai aucune fascination pour les toréadors, pour leur tenue, leur geste. Je ne considère pas leur exploit, je n'arrive pas à ressentir le combat et le jeu pour rester en vie face à une bête aussi puissante que le taureau. Je n'adhère pas à la philosophie selon laquelle la corrida serait un art de la victoire sur l'animalité, comme si "l'homme ne pouvait prouver son humanité qu'à condition de savoir vaincre, en lui et hors de lui, l'animalité sous sa forme la plus haute, la plus belle, la plus puissante, par exemple celle du taureau sauvage" (Francis Wolff, Philosophie de la corrida). 

Mes yeux se posent uniquement sur le taureau et - au risque de paraître un peu risible -, la vision la plus juste de la corrida selon moi est celle de Francis Cabrel dans sa chanson "La corrida": 

Depuis le temps que je patiente
Dans cette chambre noire
J'entends qu'on s'amuse et qu'on chante
Au bout du couloir
Quelqu'un a touché le verrou
Et j'ai plongé vers le grand jour
J'ai vu les fanfares, les barrières
Et les gens autour
Dans les premiers moments j'ai cru
Qu'il fallait seulement se défendre
Mais cette place est sans issue
Je commence à comprendre
Ils ont refermé derrière moi
Ils ont eu peur que je recule
Je vais bien finir par l'avoir
Cette danseuse ridicule
Pendant longtemps, quand j'entendais cette chanson passer à la radio, je pensais qu'elle parlait de sentiments éprouvés par un être humain. J'ai réalisé il y a à peine 3 ans que le chanteur se mettait à la place d'un taureau et le personnifiait. Depuis, je ne lâche pas cette idée que le taureau est l'animal le plus proche de l'être humain. J'ai du mal à déplier ma pensée autour de cette idée, mais je vais essayer. Je crois que l'on peut tous se reconnaître dans ce taureau coincé dans l'arène, provoqué, forcé au combat, face à une personne chétive, ridicule mais puissante. Sa puissance est risible face à la nôtre, c'est une puissance faite de stratégie et de ruse face à la nôtre qui est brute et fruste, et pourtant elle nous provoque jusqu'à la mort. 

Cette autre chose qui me fait dire que le taureau peut se rapprocher de l'être humain, je l'ai trouvée dans une interview d'Albert Serra, le réalisateur de Tardes de soledad: "Le taureau de combat est le seul animal au monde qui, quand il est attaqué, continue à charger. Tous les autres animaux cherchent à fuir, lui, il s'obstine dans l'attaque". Cela me touche profondément, cette obstination dans l'attaque, l'attaque pour se défendre, sans fuir et parfois jusqu'à une terrible fin, et me fait dire que le taureau est définitivement un frère. Je respecte son animalité et son humanité, tellement plus que celle du toréador, mais c'est bien ce duel qui permet de mettre au jour cette grandeur... 

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Je n'ai jamais assisté à une corrida, ni même à une course camarguaise. J'aime profondément les taureaux et les animaux plus général...