samedi 30 mars 2024

Bleutés comme la nuit, dorés comme le jour


En ce moment je fais des lectures remuantes et nécessaires, des lectures qui me rendent enfin attentives à des voix que je pensais jusque là inexistantes, ou plutôt des voix que j'avais condamnées à être inexistantes, et que j'avais diluées dans des images profondément angoissantes pour moi.  

En ce moment donc je lis La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr ainsi que Le pays des ombres de Tristan Jordis. Le premier livre parle d'un écrivain prenant la forme d'un mirage, et de tous les exilés de la réalité qui tournent autour de lui et qui prennent pour patrie la littérature. Le second se concentre sur ceux qui sont revenus de l'enfer du crack Porte de la Chapelle à Paris.  

Ces lectures sont pour moi éprouvantes, mais encore une fois nécessaires, car je n'en peux plus de condamner instinctivement des êtres humains juste parce que je ne les comprends pas, juste parce que j'ai peur, juste parce que l'une de mes plus grandes terreurs dans la vie est d'un jour finir dans la rue et de voir s'effondrer en moi les murs de la raison. Jusqu'à présent soit j'évitais le sujet, soit je me renseignais avec une curiosité malsaine en comparant les usagers de crack à des zombies ayant perdu leur humanité. Or, ces deux livres me forcent enfin à entendre les voix de ceux que j'avais déshumanisés. Ils traversent des nuits en extérieur, des nuits dans la rue, mais ils ont une voix, ils ont toujours une voix, et des remparts en eux malgré la déflagration de tous les repères en apparence. Voilà, c'est bien ça qui me terrifie dans l'usage de drogues dures: ce que j'imagine être une déflagration, une explosion de la vie intérieure et des charpentes du quotidien. 

Cet été, après être sortie dégoûtée et lessivée d'une rediffusion de "La ville est tranquille" de Robert Guédiguian - film dans lequel on voit notamment une jeune fille sombrer dans l'héroïne -, un ami m'avait suggéré de me poser une question pour sortir de l'incompréhension et du dégoût. Il m'avait dit qu'il ne fallait pas que je voie les doses prises à répétition, mais que je pense à la première dose, et que je me pose la question suivante: qu'est-ce qui pousse à prendre la première dose? 

Voilà, ces réflexions s'inscrivent encore une fois dans ma tentative de mettre au centre de la vie la notion de dignité, pour me rappeler que chaque être humain est digne, qu'importe sa situation. 

Je terminerai cet article avec deux petits poèmes que j'avais écrits en pensant aux enfants de la rue à Tanger et à Marseille

"Puis il y a les enfants de Tanger, rois de misère, qui accaparent les nuits de la ville de leur existence sans consolation, de leur chemin sans retour. Mais ils sont rois, bleutés comme la nuit, blancs comme la colle."


"Je regarderai toujours avec admiration les enfants de la ville 

Ceux qui lui appartiennent 

Ceux qui se fondent dans son or usé 

Il n’y a pas de cadre, pas d’horaires, pas de quotidien

A part ce que propose 

Dans la lumière de midi 

La ville "



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