Quand j'avais 8 ou 9 ans - à la période de la trilogie du samedi soir -, j'étais restée complètement abasourdie face à un épisode de Charmed. Dans cet épisode, Prue était la cible d'un sort lancé par un démon, un sort d'empathie, et elle était condamnée à ressentir la douleur hurlante de tous ceux qui souffrent dans le monde. Je me rappelle précisément d'une scène où elle se balançait d'avant en arrière, avec l'impression que sa tête allait exploser à force de tout ressentir. Je ne me rappelle pas comment le sort a été dénoué, mais je sais qu'aujourd'hui j'ai tendance à considérer que l'empathie relève parfois du mauvais sort, voire d'une condamnation...
C'est difficile de formuler ça, sachant qu'à l'inverse manquer d'empathie est un énorme défaut d'humanité. Alors je m'explique: il y a des phases où je suis incapable de maintenir une posture droite dans la vie, de me maintenir à flot parmi mes semblables, car j'ai l'impression de plonger dans les atmosphères de vie de tous ceux qui sont en souffrance. Soit ça vient d'histoires terribles que j'entends, soit simplement d'impressions (et je conçois que ces impressions peuvent être complètement fausses). Dans ces moments-là, rien que descendre la Canebière est une épreuve car je m'imagine la vie de chaque personne un peu brinquebalante que je croise. Or, ces personnes n'ont rien demandé, je les attaque avec mon mauvais sort ou avec une pitié insultante!! Pire que ça: c'est un manque d'humilité d'imaginer comprendre les émotions de chaque personne que je croise!! Et enfin, cette surcharge d'atmosphères en moi me met à terre et me pousse parfois à fuir certains lieux ou certaines personnes plutôt que me tenir droite devant eux, respectueuse de leur intériorité, de la mienne et de la frontière entre les deux.
L'idéal (comme toujours?) serait peut-être de trouver l'équilibre entre l'empathie destructrice et la froide distance. Ou alors accepter de parfois s'effondrer sous le poids d'émotions insoutenables, avant de se rasseoir à nouveau, de se remettre dans une position de clarté d'esprit, pour être apte à vivre à nouveau parmi nos frères et soeurs humains (le ton est presque religieux ici, mais je n'ai pas trouvé d'autres expressions, je ne voulais pas parler des "gens", je voulais sous-entendre un lien entre les individus). Je repense ici à un film que j'ai vu récemment, "Poor Things" de Yorgos Lánthimos. A un moment, Bella s'effondre à Alexandrie en prenant conscience de l'existence de la misère. Elle en vient même à mordre la main de celui qui l'a exposée à cette vision de malheurs. Le film montre bien qu'il faut ce temps d'effondrement psychique, ce temps de fusion anarchique avec ce qui a été violemment vu, avant de pouvoir retrouver ses esprits et se créer une conscience politique, un engagement.
L'idéal serait donc d'incarner cette expression que j'adore et dont je ne parviens pas à retrouver la source: "l'insoutenable, qu'il faut soutenir". Une possible solution aussi serait de se rappeler que la dignité prime en chaque individu, qu'importe son histoire, qu'importent ses douleurs et ses souffrances. C'est la reconnaissance de cette dignité qui peut possiblement aider à éviter la pitié dangereuse ainsi que les plongées émotionnelles dévastatrices. En tout cas, je vais essayer de tendre vers ça...


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