samedi 9 mars 2024

Qui aimes-tu?


Je viens de finir la lecture de La vie de ma mère ! de Magyd Cherfi, et je réalise que c'est la première fois que je lis un ouvrage qui prend à bras le corps, avec beaucoup d'humour et en secouant nos plumes, le mythe de la mère sacrificielle

C'est l'histoire de Slimane, la cinquantaine passée, qui décide de renouer avec sa mère, la sacro-sainte mère, après avoir passé des années à la décrire comme une femme acariâtre, ingrate, invivable, tout en cherchant constamment son affection et son sein, il faut le dire. Ce que j'ai aimé dans ce livre, c'est qu'il n'est pas là pour remercier, les yeux larmoyants, nos mères au regard épuisé. Non, il montre à quel point notre rapport à la mère est tout simplement égoïste et très humain dans cet égoïsme. 

Pourtant, à notre époque, la figure de la mère est la figure la plus célébrée, elle est même sanctifiée. Nous sommes imbibés de rap où le coeur ne s'incline "que pour la mama", où l'on répète sans cesse "tout pour la mama", mais cela n'empêche pas l'égoïsme. L'aime-t-on réellement notre mère ? Parce qu'elle est mère, elle ne doit plus être femme; mais on recherchera la mère dans chaque femme. Et cela n'est pas valable uniquement pour les hommes, les femmes aussi nous ne supportons pas qu'une mère élargisse sa vie ou qu'une femme ne soit pas une potentielle mère. Je suis la première à le reconnaître: je ne supporterais pas par exemple que ma mère refasse sa vie avec un autre homme; j'ai des angoisses quand elle voyage seule en dehors du cadre familial et je m'imagine immédiatement qu'elle nous oublie. Et dans un chemin inverse, j'ai honte de ne pas être douée en cuisine, de ne pas savoir faire de "bons petits plats réconfortants" comme pourrait le faire une mère; je me sens inférieure à d'autres femmes car je n'ai pas la fibre maternelle; l'idée de sacrifier mon temps libre me terrifie alors que je ne suis pas choquée par le temps libre au rabais de ma propre mère.

C'est comme si, tous traumatisés que nous sommes, nous exigions de nos mères un devoir d'amour absolu nous donnant tous les droits: parfois mal leur parler tout en prétendant les aimer (après tout, elles nous aiment); vouloir leur bonheur mais que si nous en sommes la source (après tout, elles n'aiment que nous); exiger d'elles un comportement puritain, parfait (après tout, elles ne sont que mères). 

Alors comment faire sortir nos mères de leur prison qui nous rassure ? Peut-être en admettant notre colère, sans nous en vouloir, quand on redoute de perdre leur amour absolu; peut-être en grattant nos pensées fossilisées, sans nous en vouloir aussi, comme le fait le livre de Magyd Cherfi; peut-être en cessant d'entretenir le mythe de la mère courage; peut-être en acceptant que la vie est plus large que nous (c'est le plus dur pour moi)... 

Je terminerai cet article en justifiant mon choix d'illustration: Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni dans le film Les bien aimés de Christophe Honoré. Cette photo a été la bienvenue, car elle m'a rappelé que Catherine Deneuve incarne à mes yeux un possible modèle de femme-mère, ou plutôt une mère lointaine, une femme masculine, un ample mystère, quelqu'un qui prodigue sûrement de l'amour mais sans sacrifice... 



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