J’envie ceux qui arrivent à admettre que la trahison fait partie de la vie - trahison commise par soi-même ou par quelqu’un d’autre. J’envie ceux qui, comme Félicité dans Un coeur simple de Flaubert, nous montrent qu’il vaut mieux la douceur d’un cœur qui s’offre possiblement au coup de poignard, plutôt qu’un cœur défiant et par là repoussant, je veux dire un coeur qui repousse ceux qui s’en approchent. Je suis époustouflée par la maturité émotionnelle de ceux qui disent que la confiance est un choix, serein ou laborieux, et par ceux qui admettent sans haut-le-coeur que l’être humain est faillible par nature et que l’on peut donc tous être acteur d’une trahison. Je repense ainsi à mes petits élèves de 5e qui m’apprennent tant de choses quand, lorsque l’on étudie un extrait problématique de Perceval, énoncent avec fierté que « la confiance doit être la base de toute relation » (Berzan) ; ou à mes élèves de 3e qui n’ont pas peur de refuser l’Eldorado et ses parfaits habitants et de choisir la nature humaine imparfaite, avec son « équilibre de bien et de mal » (Omar).
Avec toutes ces réflexions, j'ai voulu relire cet après-midi une nouvelle de Luigi Pirandello intitulée "Dans le gouffre". Dans cette nouvelle, un homme marié habituellement très tranquille, fiable, confiant et rationnel se met d'un coup à vouloir regarder ses proches dans le blanc des yeux afin de mieux percevoir "la lie qui se trouve en eux", toutes les possibles trahisons qu'ils ont pu commettre. Cette cassure dans son comportement advient après qu'il ait lui-même réalisé, durant quelques secondes à peine et au gré d'un "brusque guet-apens des sens, de la complicité mystérieuse de l'heure et du lieu" avec une autre femme, qu'il pouvait être infidèle. Admettre cela le fait plonger dans un gouffre de folie, un gouffre obsessionnel.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire