samedi 30 mars 2024

Bleutés comme la nuit, dorés comme le jour


En ce moment je fais des lectures remuantes et nécessaires, des lectures qui me rendent enfin attentives à des voix que je pensais jusque là inexistantes, ou plutôt des voix que j'avais condamnées à être inexistantes, et que j'avais diluées dans des images profondément angoissantes pour moi.  

En ce moment donc je lis La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr ainsi que Le pays des ombres de Tristan Jordis. Le premier livre parle d'un écrivain prenant la forme d'un mirage, et de tous les exilés de la réalité qui tournent autour de lui et qui prennent pour patrie la littérature. Le second se concentre sur ceux qui sont revenus de l'enfer du crack Porte de la Chapelle à Paris.  

Ces lectures sont pour moi éprouvantes, mais encore une fois nécessaires, car je n'en peux plus de condamner instinctivement des êtres humains juste parce que je ne les comprends pas, juste parce que j'ai peur, juste parce que l'une de mes plus grandes terreurs dans la vie est d'un jour finir dans la rue et de voir s'effondrer en moi les murs de la raison. Jusqu'à présent soit j'évitais le sujet, soit je me renseignais avec une curiosité malsaine en comparant les usagers de crack à des zombies ayant perdu leur humanité. Or, ces deux livres me forcent enfin à entendre les voix de ceux que j'avais déshumanisés. Ils traversent des nuits en extérieur, des nuits dans la rue, mais ils ont une voix, ils ont toujours une voix, et des remparts en eux malgré la déflagration de tous les repères en apparence. Voilà, c'est bien ça qui me terrifie dans l'usage de drogues dures: ce que j'imagine être une déflagration, une explosion de la vie intérieure et des charpentes du quotidien. 

Cet été, après être sortie dégoûtée et lessivée d'une rediffusion de "La ville est tranquille" de Robert Guédiguian - film dans lequel on voit notamment une jeune fille sombrer dans l'héroïne -, un ami m'avait suggéré de me poser une question pour sortir de l'incompréhension et du dégoût. Il m'avait dit qu'il ne fallait pas que je voie les doses prises à répétition, mais que je pense à la première dose, et que je me pose la question suivante: qu'est-ce qui pousse à prendre la première dose? 

Voilà, ces réflexions s'inscrivent encore une fois dans ma tentative de mettre au centre de la vie la notion de dignité, pour me rappeler que chaque être humain est digne, qu'importe sa situation. 

Je terminerai cet article avec deux petits poèmes que j'avais écrits en pensant aux enfants de la rue à Tanger et à Marseille

"Puis il y a les enfants de Tanger, rois de misère, qui accaparent les nuits de la ville de leur existence sans consolation, de leur chemin sans retour. Mais ils sont rois, bleutés comme la nuit, blancs comme la colle."


"Je regarderai toujours avec admiration les enfants de la ville 

Ceux qui lui appartiennent 

Ceux qui se fondent dans son or usé 

Il n’y a pas de cadre, pas d’horaires, pas de quotidien

A part ce que propose 

Dans la lumière de midi 

La ville "



lundi 18 mars 2024

Tu m'dis qu'ces vagues sont imprenables, ai-je vraiment le choix ?


Il y a une semaine, je suis tombée sur une phrase sublime écrite par l'auteur Mohamed Mbougar Sarr: "je suis convaincu qu'il existe des forces neuves pour affronter la même vieille affaire". J'ai laissé cette phrase infuser en moi, puis ce week-end, en réécoutant Rosalía, j'ai réalisé que c'était la musique qui me donnait de mon côté des forces neuves, à chaque fois, pour affronter "la même vieille affaire".

Je sais qu'en cas de crise émotionnelle, je peux compter sur la trinité suivante: Rosalía - Rauw Alejandro - les Saintes Maries de la Mer. Ce sont trois puissances qui me donnent le courage de regarder ce qu'il y a de brisé en moi, tout en faisant déjà gronder la force réparatrice à l'intérieur. Quand j'écoute Rauw Alejandro ou Rosalía, c'est comme si j'étais dans une pièce aux volets fermés, à 16h de l'après-midi au coeur de l'été, dans un état de grande tristesse, avec la vie qui continue de cliqueter autour, le soleil qui continue de taper juste à l'extérieur de cette pièce. Et ce sont ces musiques qui me redonnent le courage de retourner dans la vie et de sortir de cette chambre-là, cette mauvaise chambre à soi. 

Je pense aussi que je réécoute beaucoup Rosalía en ce moment car ça fait deux ans que son album "Motomami" est sorti, et que j'ai besoin de m'accrocher à l'image qu'elle incarne: "una mujer que va a muerte con todo lo que hace", et que c'est beau et courageux, d'être des femmes tempêtueuses





samedi 9 mars 2024

Qui aimes-tu?


Je viens de finir la lecture de La vie de ma mère ! de Magyd Cherfi, et je réalise que c'est la première fois que je lis un ouvrage qui prend à bras le corps, avec beaucoup d'humour et en secouant nos plumes, le mythe de la mère sacrificielle

C'est l'histoire de Slimane, la cinquantaine passée, qui décide de renouer avec sa mère, la sacro-sainte mère, après avoir passé des années à la décrire comme une femme acariâtre, ingrate, invivable, tout en cherchant constamment son affection et son sein, il faut le dire. Ce que j'ai aimé dans ce livre, c'est qu'il n'est pas là pour remercier, les yeux larmoyants, nos mères au regard épuisé. Non, il montre à quel point notre rapport à la mère est tout simplement égoïste et très humain dans cet égoïsme. 

Pourtant, à notre époque, la figure de la mère est la figure la plus célébrée, elle est même sanctifiée. Nous sommes imbibés de rap où le coeur ne s'incline "que pour la mama", où l'on répète sans cesse "tout pour la mama", mais cela n'empêche pas l'égoïsme. L'aime-t-on réellement notre mère ? Parce qu'elle est mère, elle ne doit plus être femme; mais on recherchera la mère dans chaque femme. Et cela n'est pas valable uniquement pour les hommes, les femmes aussi nous ne supportons pas qu'une mère élargisse sa vie ou qu'une femme ne soit pas une potentielle mère. Je suis la première à le reconnaître: je ne supporterais pas par exemple que ma mère refasse sa vie avec un autre homme; j'ai des angoisses quand elle voyage seule en dehors du cadre familial et je m'imagine immédiatement qu'elle nous oublie. Et dans un chemin inverse, j'ai honte de ne pas être douée en cuisine, de ne pas savoir faire de "bons petits plats réconfortants" comme pourrait le faire une mère; je me sens inférieure à d'autres femmes car je n'ai pas la fibre maternelle; l'idée de sacrifier mon temps libre me terrifie alors que je ne suis pas choquée par le temps libre au rabais de ma propre mère.

C'est comme si, tous traumatisés que nous sommes, nous exigions de nos mères un devoir d'amour absolu nous donnant tous les droits: parfois mal leur parler tout en prétendant les aimer (après tout, elles nous aiment); vouloir leur bonheur mais que si nous en sommes la source (après tout, elles n'aiment que nous); exiger d'elles un comportement puritain, parfait (après tout, elles ne sont que mères). 

Alors comment faire sortir nos mères de leur prison qui nous rassure ? Peut-être en admettant notre colère, sans nous en vouloir, quand on redoute de perdre leur amour absolu; peut-être en grattant nos pensées fossilisées, sans nous en vouloir aussi, comme le fait le livre de Magyd Cherfi; peut-être en cessant d'entretenir le mythe de la mère courage; peut-être en acceptant que la vie est plus large que nous (c'est le plus dur pour moi)... 

Je terminerai cet article en justifiant mon choix d'illustration: Catherine Deneuve et Chiara Mastroianni dans le film Les bien aimés de Christophe Honoré. Cette photo a été la bienvenue, car elle m'a rappelé que Catherine Deneuve incarne à mes yeux un possible modèle de femme-mère, ou plutôt une mère lointaine, une femme masculine, un ample mystère, quelqu'un qui prodigue sûrement de l'amour mais sans sacrifice... 



mardi 5 mars 2024

On est du orange, ça crève les yeux


Dans cet article, j'aimerais partager mon monde idéal représenté en poèmes. Alors, le voici : 


"Il faut remonter plus loin 

Quand on avait le ciel sous la main

La tête dégagée la parole facile

On vivait chacun dans son île 

Jusqu'au matin

Le soleil était un signe de ralliement 

J'apportais l'air du temps

D'autres n'apportaient rien

Qu'un coeur d'or

Et c'était bien le meilleur lot." 

René-Guy Cadou, Poésie la vie entière 




"... Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés

à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur

et les îles, disant : la journée sera belle si l'on en juge par cette aube.

Aussitôt c'est le jour ! et la tôle des toits s'allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise, et le ciel à la verve, et le Conteur s'élance dans la veille ! 

La mer, entre les îles, est rose de luxure ; son plaisir est matière à débattre, on l'a eu pour un lot de bracelets de cuivre ! 

Des enfants courent aux rivages ! des chevaux courent aux rivages !... un million d'enfants portant leurs cils comme des ombelles..."

Saint-John Perse, Éloges




"Les viandes grillent en plein vent, les sauces se composent

et la fumée remonte les chemins à vif et rejoint qui marchait.

Alors le Songeur aux joues sales

se tire

d'un vieux songe tout rayé de violences, de ruses et d'éclats,

et orné de sueurs, vers l'odeur de la viande

il descend." 

Saint-John Perse, Éloges




"Je ne voudrais plus qu'éloigner

ce qui nous sépare du clair,

laisser seulement la place

à la bonté dédaignée.


J'écoute des hommes vieux

qui se sont accordés aux jours,

j'apprends à leurs pieds la patience :


ils n'ont pas de pire écolier." 

Philippe Jaccottet, À la lumière d'hiver 




"C'était hier

il y a très longtemps

la colère du père renversait la maison 

nous nous cachions derrière les dunes pour émietter ses cris

la Méditerranée tournait autour de nous comme chien autour d'un mendiant 

la mère nous appelait jusqu'au couchant 


ça devait être beau et ce n'était que triste

les jardins trépassaient plus lentement que les hommes

nous mangions notre chagrin jusqu'à la dernière miette

puis le rotions échardes à la face du soleil."

Venus Khoury-Ghata, Où vont les arbres




"Quelquefois, il m'arrivait cependant de lui lire 

l'un ou l'autre de mes poèmes. Pas des poèmes

sur elle, pour ne pas l'effrayer. Des poèmes anodins,

sur la vigne de mes parents, le village. 

Je dois mes souvenir, demain, d'aller au jardin d'Hassan

Pour acheter des prunes vertes et des abricots.

Je dois me souvenir de très vite sortir chaque papillon

Qui tombe dans l'eau.

Je dois me souvenir de ne pas faire la moindre chose 

Qui puisse blesser la loi de la terre. 

Je dois me souvenir que je suis seul."

Antoine Wauters, Mahmoud ou la montée des eaux 

lundi 4 mars 2024

Chien de la casse

 


Cela fait quelques jours que j'ai envie de consacrer un article à Raphaël Quenard. J'ai découvert cet acteur cet été en visionnant le film Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand. Ce n'est pas l'acteur en lui-même qui m'a marquée - si ce n'est le fait qu'il vienne de Grenoble - mais l'ami qu'il incarnait, soit un ami dur, possessif et intransigeant. J'ai aimé aussi cette représentation à l'écran de ce que j'idéalise dans les amitiés masculines, un peu viriles, un peu à l'ancienne: des propos très francs du collier (j'en suis incapable), sans susceptibilité (idem), de la spontanéité, des moments d'ennui ensemble. Il me rappelait justement les groupes de frères que j'admirais à Grenoble.

C'est sur la possessivité amicale que j'aimerais d'abord revenir. Si la jalousie et la possessivité me semblent être une véritable source de souffrances en amour, je les estime dans une amitié, voire j'ai un regard tendre vis-à-vis d'elles, comme si elles étaient la preuve d'une grande loyauté. Cela me rappelle une interview qu'avait donné Ramzy au magazine Society, dans laquelle il faisait cette déclaration sublime à son compère Eric: "Eric, à chaque fois que je le vois faire ses trucs en solo, je suis dégoûté qu'il rigole avec quelqu'un d'autre. Ça me tue."  

Pour revenir ensuite à Raphaël Quenard, j'ai été définitivement sensible au phénomène médiatique après avoir visionné son interview face à Mouloud Achour. Ce qui a confirmé mon estime pour cet acteur, c'est quand il a parlé de certains sons de Jul depuis son coeur et la main sur le coeur, des paroles très précises en tête. C'est un Jul enfin aimé au premier degré qui m'a convaincue que ce bonhomme avait le courage d'exposer ce qui le touche aux yeux de tous - et par voie de conséquence de sortir des goûts et des paroles convenus. J'ai trouvé ça si roboratif et rare à une époque d'ironie et d'émotions cachées. J'ai même eu un mouvement de possessivité en voulant le garder "que pour moi" (ayant peur qu'il se perde dans le succès et qu'il perde son authenticité)(ça en dit beaucoup sur mon égo par ailleurs). Bref, ses propos m'ont d'autant plus touchée que cela concernait Jul, un artiste qui a été complètement récupéré par la mode "c'est Marseille bébé". Ce Jul-là, boboisé, pris au second degré, parce que c'est cool de faire le signe Jul (je regrette même de l'avoir déjà fait), me rend triste. 

Et voilà qu'un vendredi soir, lors de la dernière cérémonie des Césars, ce même Raphaël Quenard dégaine le signe Jul lorsqu'il apprend sa victoire pour son rôle dans Chien de la casse. Et là j'ai craint qu'il se fasse avaler par la marée parisienne culturelle qui s'abat sur tout ce qui n'est pas elle. Et là j'ai vu que c'était déjà fini pour lui. 

dimanche 3 mars 2024

Mr Brightside

 


J’envie ceux qui arrivent à admettre que la trahison fait partie de la vie - trahison commise par soi-même ou par quelqu’un d’autre. J’envie ceux qui, comme Félicité dans Un coeur simple de Flaubert, nous montrent qu’il vaut mieux la douceur d’un cœur qui s’offre possiblement au coup de poignard, plutôt qu’un cœur défiant et par là repoussant, je veux dire un coeur qui repousse ceux qui s’en approchent. Je suis époustouflée par la maturité émotionnelle de ceux qui disent que la confiance est un choix, serein ou laborieux, et par ceux qui admettent sans haut-le-coeur que l’être humain est faillible par nature et que l’on peut donc tous être acteur d’une trahison. Je repense ainsi à mes petits élèves de 5e qui m’apprennent tant de choses quand, lorsque l’on étudie un extrait problématique de Perceval, énoncent avec fierté que « la confiance doit être la base de toute relation » (Berzan) ; ou à mes élèves de 3e qui n’ont pas peur de refuser l’Eldorado et ses parfaits habitants et de choisir la nature humaine imparfaite, avec son « équilibre de bien et de mal » (Omar). 

Avec toutes ces réflexions, j'ai voulu relire cet après-midi une nouvelle de Luigi Pirandello intitulée "Dans le gouffre". Dans cette nouvelle, un homme marié habituellement très tranquille, fiable, confiant et rationnel se met d'un coup à vouloir regarder ses proches dans le blanc des yeux afin de mieux percevoir "la lie qui se trouve en eux", toutes les possibles trahisons qu'ils ont pu commettre. Cette cassure dans son comportement advient après qu'il ait lui-même réalisé, durant quelques secondes à peine et au gré d'un "brusque guet-apens des sens, de la complicité mystérieuse de l'heure et du lieu" avec une autre femme, qu'il pouvait être infidèle. Admettre cela le fait plonger dans un gouffre de folie, un gouffre obsessionnel

Je repense aussi à un film que j'ai vu hier soir, "Le Prestige" de Christopher Nolan, et à un passage précis qui m'a fait frémir. Christian Bale joue le rôle d'un magicien en compétition avec un autre prestidigitateur, et à un moment, pour s'assurer que ses secrets ne seront pas révélés, il doit éprouver de A à Z la confiance qu'il peut avoir en sa nouvelle assistante. A ce moment-là, j'ai réalisé que la hantise de la trahison engendrait en fait un besoin de contrôler la fin, la toute fin, celle que l'on croit inéluctable: justement la trahison.
Je n'ai aucune solution face à ces tourments, et je trouve que parler de ce sujet coûte énormément. D'ailleurs, je n'ai plus rien d'autre à dire... 


Là où le soleil, heureuse et fière

 


J'ai beau grandir, je n'ai toujours pas la sagesse des saisons. Il y a trois ans, j'avais écrit un petit texte au coeur de l'hiver pour tenter de décrire mon rapport aux deux saisons antinomiques: 

« Je suis dans le climat caniculaire qui convient à mon cœur » : cette phrase d’Henri Calet correspond entièrement à ce que je ressens l’été, quand tout est aride et que la chaleur culmine et attaque toute la ville : alors je ne me plains pas, heureuse que je suis d’être en parfait accord avec le climat. J’aime la chaleur, le soleil violent, les paysages asséchés, car c’est également ce que j’impose à mon corps, que je veux ciselé et sec, sans couches de vêtements, en contact direct avec les choses. 
La conséquence de cette préférence est que je ressens tragiquement l’arrivée de l’automne et de l’hiver. Je n’ai pas les armes, pas la sagesse pour accepter les changements de saisons. Les tombées de nuit automnales me sont insupportables et créent en moi une boule de larmes au milieu de la cage thoracique qu’il m’est impossible d’expulser. Aux saisons des fenêtres fermées mon corps devient un bloc de douleurs thoraciques, dorsales, de douleurs angoissées ou réelles. 

J'y repense aujourd'hui car je sors d'un rêve incroyable, où j'étais au coeur de l'été à Barcelone: je dormais sur un matelas directement installé sur le balcon, je me promenais dans des ruelles bondées et ombragées où il y avait des vendeurs de chocolat grillé (?), et je courais sur la plage pour imiter un cheval que je voyais au loin! 

Je vais essayer de laisser infuser en moi cette sensation de l'été au maximum, en relisant aussi ce poème que je viens de découvrir, signé Arthur H: 

Durant les fortes chaleurs
Je suis descendu à la rivière
L'eau est glacée
Car elle sort de la terre

J'ai mis le vêtement
Que j'avais à la naissance
Lorsque je suis sorti de ma mère
Rien que l'air et la peau...

Je me suis glissé lentement dans l'eau glacée
Par mon souffle
J'ai régulé l'affolement de mon coeur

Pendant que la masse humaine
S'avachissait dans le chaud
Je me dissolvais dans le froid

Juste le bruissement délicat 
De petites spirales étincelantes
Minuscules maelströms sonores

La cime des grands arbres
Qui fermait l'espace au-dessus de moi
Protégeait la rivière secrète 
D'une clarté qui rend aveugle 

Une respiration intense et profonde
Annulait l'attaque du froid

Je me détendais dans cette osmose
Avec le courant, l'onde et la transparence

Puis je sortis
Et restai accroupis
Sur le bord boueux
Imbécile satisfait
Aussi silencieux que la forêt
Jamais aussi heureux
Que la tête vide
Et le corps absent

Ma peau insolente refusa l'insulte des habits
Je traversai l'enceinte des saules et des aulnes
Passai la barrière des pins et des fougères
Et j'atterris dans l'immense clairière
Tabassé par la lumière

Le soleil ne pouvait rien
Contre la fraîcheur intérieure
Qui me refroidissait jusqu'aux os
Ainsi sans crainte
J'absorbais le feu solaire
Sa folie, son énergie
Sans qu'il m'assassine

Free the empath, release his gift, let his pain be cast adrift

 


Quand j'avais 8 ou 9 ans - à la période de la trilogie du samedi soir -, j'étais restée complètement abasourdie face à un épisode de Charmed. Dans cet épisode, Prue était la cible d'un sort lancé par un démon, un sort d'empathie, et elle était condamnée à ressentir la douleur hurlante de tous ceux qui souffrent dans le monde. Je me rappelle précisément d'une scène où elle se balançait d'avant en arrière, avec l'impression que sa tête allait exploser à force de tout ressentir. Je ne me rappelle pas comment le sort a été dénoué, mais je sais qu'aujourd'hui j'ai tendance à considérer que l'empathie relève parfois du mauvais sort, voire d'une condamnation...

C'est difficile de formuler ça, sachant qu'à l'inverse manquer d'empathie est un énorme défaut d'humanité. Alors je m'explique: il y a des phases où je suis incapable de maintenir une posture droite dans la vie, de me maintenir à flot parmi mes semblables, car j'ai l'impression de plonger dans les atmosphères de vie de tous ceux qui sont en souffrance. Soit ça vient d'histoires terribles que j'entends, soit simplement d'impressions (et je conçois que ces impressions peuvent être complètement fausses). Dans ces moments-là, rien que descendre la Canebière est une épreuve car je m'imagine la vie de chaque personne un peu brinquebalante que je croise. Or, ces personnes n'ont rien demandé, je les attaque avec mon mauvais sort ou avec une pitié insultante!! Pire que ça: c'est un manque d'humilité d'imaginer comprendre les émotions de chaque personne que je croise!! Et enfin, cette surcharge d'atmosphères en moi me met à terre et me pousse parfois à fuir certains lieux ou certaines personnes plutôt que me tenir droite devant eux, respectueuse de leur intériorité, de la mienne et de la frontière entre les deux


L'idéal (comme toujours?) serait peut-être de trouver l'équilibre entre l'empathie destructrice et la froide distance. Ou alors accepter de parfois s'effondrer sous le poids d'émotions insoutenables, avant de se rasseoir à nouveau, de se remettre dans une position de clarté d'esprit, pour être apte à vivre à nouveau parmi nos frères et soeurs humains (le ton est presque religieux ici, mais je n'ai pas trouvé d'autres expressions, je ne voulais pas parler des "gens", je voulais sous-entendre un lien entre les individus). Je repense ici à un film que j'ai vu récemment, "Poor Things" de Yorgos Lánthimos. A un moment, Bella s'effondre à Alexandrie en prenant conscience de l'existence de la misère. Elle en vient même à mordre la main de celui qui l'a exposée à cette vision de malheurs. Le film montre bien qu'il faut ce temps d'effondrement psychique, ce temps de fusion anarchique avec ce qui a été violemment vu, avant de pouvoir retrouver ses esprits et se créer une conscience politique, un engagement. 

L'idéal serait donc d'incarner cette expression que j'adore et dont je ne parviens pas à retrouver la source: "l'insoutenable, qu'il faut soutenir". Une possible solution aussi serait de se rappeler que la dignité prime en chaque individu, qu'importe son histoire, qu'importent ses douleurs et ses souffrances. C'est la reconnaissance de cette dignité qui peut possiblement aider à éviter la pitié dangereuse ainsi que les plongées émotionnelles dévastatrices. En tout cas, je vais essayer de tendre vers ça... 



Duk Koo Kim

 


Une de mes passions, c'est d'aller creuser les inspirations musicales des artistes que j'adore... 

Il y a un an, Shaun Durkan du groupe crushed a partagé un de ses sons prérérés: "Duk Koo Kim" de Sun Kil Moon. Je l'écoutai d'une oreille distraite - car le plus souvent je considère que les sons doivent venir me chercher, alors ça ne me dérange pas de faire défiler les musiques distraitement jusqu'à me faire arrêter par celles-ci. Ce ne fut malheureusement pas le cas pour ce son, même si j'adore Sun Kil Moon. 

Or, depuis quelques semaines je reviens à cette musique, et je la creuse, sans trop savoir pourquoi... L'appel est venu presque un an après la première écoute (et j'adore aussi quand ça fait ça, c'est le signe d'une liaison musicale durable). Tous les matins, au réveil ou dans ma voiture, j'ai besoin d'écouter les premières notes, ces riffs de guitare qui m'introduisent à quelque chose. Mais à quoi?! 

Alors je regarde les paroles, je vois que Duk Koo Kim est un boxeur coréen qui est mort tragiquement après son combat contre Ray Mancini. 
Je vois que Mark Kozelek raconte une nuit d'insomnie à regarder une rediffusion de ce combat (et je me dis que les paroles que j'aime le plus sont souvent les paroles comme les siennes ou celles de Lana Del Rey, c'est-à-dire des paroles qui se concentrent sur la vie quotidienne et sur les sentiments bruts qui sont taillés dans ce quotidien).
Toutefois je m'arrête là, je n'arrive pas à parcourir la suite des paroles, j'ai l'impression de ne les comprendre qu'à moitié et je me sens confuse.
Un autre jour, j'y retourne. Je comprends cette fois que Mark Kozelek raconte un cauchemar où il s'est vu complètement seul au milieu d'une tempête ou au coeur d'une guerre, mais qu'un ange l'a ramené auprès de la femme qu'il aime, et que cet ange n'est jamais venu pour Duk Koo Kim... et juste ça, le fait qu'un ange te laisse littéralement tomber, ça me tue, ces paroles me tuent : 

And there in the square he lay alone 
Without face without crown 
And the angel who looked upon 
Never came down


Alors après, si je comprends bien, il chante son amour pour le jour, le jour loin des cauchemars, le jour d'été doré bleuté et orangé, auprès de son amour, quand on a eu la chance d'être sauvé. Et définitivement tout me touche dans ce qui est évoqué: la simplicité d'un amour véritable, la gratitude naturelle, l'évocation d'un jour d'été qui vient contrer les descentes en enfer vécues en solitaire. J'aspire tellement à cette simplicité et cette douceur (qui n'exclut pas la brutalité de la vie).

Bref, un an après, j'aime cette musique de toutes mes forces!!



Un blog en 2024

 


Nous sommes le 13 janvier 2024, j'ai 30 ans et je ne sais plus écrire un article sur un blog comme quand j'avais 14 ans. 

Je veux toutefois m'y essayer, retrouver la sensation d'un Internet plus ample, plus respirable, avec davantage de textes, de temps de lecture, et surtout davantage d'adoration assumée. J'ai l'impression qu'aujourd'hui nous n'adorons plus, nous n'admirons plus. C'est rare de voir sur son fil Instagram des photos d'artistes/de scènes de cinéma/de morceaux de musique qui nous inspirent. Partager son univers et ses références d'âme ne semblent plus être un besoin... C'était pourtant ça que je cherchais lorsque j'avais mon skyblog: j'avais ma liste de skyblogs préférés, j'étais assise à mon bureau, je prenais le temps de faire le tour des blogs suivis, je voulais voir ce qui animait le détenteur du blog, ses réflexions récentes, ses amitiés, ses coups de coeur, ses coups de gueule. Je me souviens même avec beaucoup de tendresse des étés adolescents, quand on n'avait plus accès à Internet pendant une quinzaine de jours si l'on partait en voyage, et avec quelle hâte on rentrait pour découvrir tous les posts publiés en notre absence! C'est cet enthousiasme juvénile, cette innocence oxygénée que je souhaite retrouver en 2024... 

Je reconnais toutefois que l'idée ne m'est pas venue seule! L'année dernière, j'ai commencé à suivre le blog de Nick Cave - blog dans lequel il répond avec beaucoup de bienveillance et de profondeur à des questions générales sur la vie posées par ses lecteurs. J'ai suivi au passage le blog de sa compagne (The Vampire's Wife Stuff), qui recense tous ses coups de coeur littéraires et musicaux. J'ai assisté aussi à la réouverture du blog d'une fille que je suis sur les réseaux sociaux (et dont je stalke les playlists Spotify!!) depuis plusieurs années. C'est tout ça qui m'a inspirée à me lancer à mon tour! 

Ou peut-être ai-je été influencée par le retour au cinéma de Sofia Coppola? Cette réalisatrice m'évoque le besoin qu'on peut avoir de faire fondre des chagrins ou des douleurs dans des images léchées et des musiques magnifiques. On en revient du coup à cette histoire d'inspiration: s'entourer de photographies, de films, de musiques, en faire des balises sur notre chemin pour ne pas paniquer en route. C'est peut-être ainsi que tout devient plus supportable... 

Voilà, être inspirés, c'est une partie de ce que je nous souhaite en 2024!

Mais cette place est sans issue, je commence à comprendre

Je n'ai jamais assisté à une corrida, ni même à une course camarguaise. J'aime profondément les taureaux et les animaux plus général...